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AFRIQUE

RCA : Le conflit touche les zones rurales, limitant l'accès aux soins de santé


Alwihda Info | Par MSF - 19 Août 2021

Depuis décembre 2020, en République centrafricaine (RCA), le conflit entre les forces gouvernementales et les groupes armés connait une résurgence. Ces derniers mois, la situation est devenue extrêmement instable dans de nombreuses zones rurales du pays. L'insécurité causée par les combats et la peur des attaques ont contraint de nombreuses personnes à fuir vers les grandes villes. La violence a également gravement affecté la capacité des organisations à fournir des soins de santé.


Des populations en Centrafrique. Illustration © GouvRCA
Des populations en Centrafrique. Illustration © GouvRCA

Naodia était chez elle, sur le point de s'endormir, lorsqu’une première balle l'a touchée à l'abdomen. La fusillade a brisé la fenêtre à côté du lit où elle était allongée avec sa fille de deux ans. Elles ont rapidement cherché refuge aux côtés du père de famille et de leurs deux autres enfants qui dormaient déjà mais, peu de temps après, les assaillants ont mis le feu à leur maison.

 

Naodia, 25 ans, est originaire de Beltounou, un village dans la périphérie de la ville de Kabo, dans le nord de la RCA, près de la frontière avec le Tchad. Comme dans de nombreuses autres parties de la RCA, cette zone a connu une importante augmentation de la violence qui s'est propagée à l’ensemble du pays. La RCA affichait déjà des indicateurs de santé parmi les plus faibles au monde.
 

Selon les voisins de Naodia, dans la soirée du 23 juin, huit hommes munis d'armes automatiques ont attaqué Beltounou pendant environ une heure. Quatre personnes ont été tuées, quatre autres ont été blessées et 15 maisons ont été incendiées. La majorité des 2 000 habitants ont fui à la suite de l'attaque.

 

« Les assaillants devaient penser que nous étions déjà morts lorsqu'ils ont quitté la zone », explique Naodia. «Nous avons laissé la maison en flammes et nous nous sommes cachés dans une forêt voisine. Je pouvais à peine marcher ; j'avais mal dans tout le corps, non seulement à cause de la blessure par balle, mais aussi parce que j'étais enceinte de quatre mois. Mon mari a trouvé des vélos et nous avons pris la route vers Kabo au milieu de la nuit. »

Il leur a fallu trois heures pour parcourir les 13 kilomètres qui séparent Beltounou de Kabo, sur un chemin de terre jonché de nids-de-poule gorgés d'eau laissée par les fréquentes tempêtes de la saison des pluies.

 

« Mon mari a porté les enfants et un de mes frères m'a portée. C'était très difficile et nous avons beaucoup souffert. », se souvient Naodia alors qu'elle se remet d'une opération à l'hôpital MSF de Kabo. « Au moins, je suis en vie, mais nous avons perdu tout ce que nous avions. Je n'ai même plus mes propres vêtements. »

Comme la plupart de ses voisins qui ont également fui Beltounou, Naodia et sa famille ont trouvé refuge à Kabo, une ville de plus de 60 000 habitants, dont un cinquième sont des personnes déplacées en provenance d'autres régions. La plupart se sont installés ici après des périodes de violence antérieures, mais les communautés nouvellement déplacées affluent régulièrement depuis avril.

 

Les attaques se sont propagées dans les zones rurales
 

Fin décembre, une nouvelle coalition de groupes armés non étatiques a lancé une offensive contre le gouvernement alors qu’en parallèle se déroulaient, dans un climat de tension, les élections dont l’issue a désigné président Faustin-Archange Touadéra.
 

La coalition a réuni des factions armées qui, les années précédentes, s’étaient affrontées. Cette coalition est parvenue à prendre le contrôle temporaire de certaines grandes villes et, en janvier, a même atteint la périphérie de la capitale, Bangui. Quelques temps plus tard, le gouvernement et les forces alliées ont repris le contrôle de ces zones semi-urbaines et ont repoussé l'opposition armée vers les zones rurales.
 

La situation actuelle, dans les zones rurales autour des villes, est devenue extrêmement instable en raison des affrontements fréquents entre les forces gouvernementales et les groupes armés, les attaques contre les villages et les exactions contre la population.
 

Un matin de fin juin, le babillage et les cris de dizaines de bébés attendant avec leurs mères d'être vaccinés dans un centre de santé de Farazala, une petite ville à quelques heures de Kabo, offrent un spectacle trompeur. Faya*, un agent de santé, affirme que beaucoup moins de personnes se présentent désormais aux rendez-vous médicaux.

 

« Avant, il y avait plus de gens venant des villages voisins, mais cela a diminué à cause de l'insécurité », dit-il. « Les femmes qui habitent à seulement quatre ou cinq kilomètres de là accouchent maintenant à domicile au lieu de venir ici. Certaines personnes ont trop peur de travailler dans leurs champs ou de pêcher et chasser. Dans certains cas, les champs ont d’ailleurs été détruits. »

 

« Nous avions l'habitude de transférer beaucoup de patients entre Farazala et Kabo grâce à un système de motos-taxis mis en place par MSF, mais cela est beaucoup plus difficile maintenant. » Faya se souvient qu'au début des affrontements, des membres des groupes armés ont subtilisé de nombreuses motos à la population. Plus tard, lorsque le gouvernement et les forces alliées ont repris le contrôle de ce territoire, l'utilisation de ces motos sur certaines des routes principales a été restreinte car leurs usagers étaient parfois confondus avec des combattants.

 

Dans les zones où les motos peuvent circuler, des motards livrant des médicaments essentiels et transportant des malades et des blessés à l'hôpital ont parfois été agressés, blessés et volés sous la menace d'une arme. Ces actes de violence sont généralement attribués par les belligérants à des éléments incontrôlés de divers groupes armés.

 

Les agents de santé communautaires, formés pour prendre en charge certaines pathologies telles que le paludisme et la diarrhée, dépister les cas de malnutrition chez les enfants et référer les cas critiques vers l'hôpital, ont également été menacés et agressés.

 

Accès aux soins limité
 

L'insécurité permanente a contraint MSF à suspendre périodiquement certaines activités médicales dans les zones autour de Kabo et d'autres villes, notamment Batangafo, Bambari et Bria. Cela inclut la suspension des visites de supervision, des référencements de patients et le travail de certains agents de santé communautaires, ce qui est particulièrement préoccupant pendant la saison des pluies, lorsque certaines maladies potentiellement mortelles, comme le paludisme, atteignent un pic.
 

Dans le même temps, les hôpitaux des villes, soutenus par MSF, ont constaté une augmentation du nombre de patients nécessitant un traitement, à mesure que de plus en plus de personnes déplacées arrivaient. « Nous recevons également plus de patients souffrant de blessures causées par des violences, en particulier des violences sexuelles », explique Benjamin Collins, chef de l'équipe médicale de MSF à Kabo.

 

Une vie de déplacements répétés
 

Au cours des huit derniers mois, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées de force. Selon l'ONU, la RCA compte aujourd’hui plus de 1,4 million de personnes déplacées et réfugiées, soit près d'un tiers de la population totale.
 

Tanguina Chela est l'une de ces nouveaux déplacés. Fin mai, elle a fui son village de Gmganga, avec son mari et ses trois enfants. La plupart des 200 habitants de Gmganga sont partis à la suite d'une escalade de violences, craignant que les groupes d’opposition armés n'exercent des représailles à leur encontre en les accusant de collaboration avec les forces gouvernementales.

 

« J'ai laissé là-bas tout ce que j'avais. Maintenant, je n'ai plus de nourriture et je dois mendier pour en avoir », explique Tanguina.
 

Malheureusement, rien de tout cela n'est nouveau pour elle. C'est la troisième fois qu'elle subit un déplacement forcé. Elle avait déjà fait face à une situation identique en 2007 et 2012.

 

« Tout au long de ma vie, j'ai beaucoup souffert. Depuis que j'ai sept ans, la même histoire se répète sans cesse. J'ai été déplacée pendant longtemps à cause de la guerre. J'ai perdu mes biens, mes terres agricoles, tout… J'ai des enfants, mais je ne sais même pas comment je vais les nourrir. »
 

Tanguina se trouve désormais dans l'un des campements pour personnes déplacées de Kabo, appelé site B. Le coordinateur du site, Gotologue Auguste, estime qu'il y a plus de 4 200 personnes qui y vivent.

 

Autour d’un point d'eau, des enfants et des femmes portant des bébés sur le dos pompent à tour de rôle de l'eau dans leurs jerricans. Non loin de là, certaines personnes écoutent une chanson en sango composée par un groupe de musique de Bangui encourageant les gens à se laver les mains avec du savon durant la pandémie de coronavirus, mais, dans la région, peu de gens portent des masques.
 

A proximité, des enfants jouent avec des pneus et un ballon de foot fait d'un amas de plastique ; des adolescents préparent soigneusement des petits sachets de thé pour la vente et cuisent quelques morceaux de viande sur un feu de charbon. D’autres femmes préparent à manger.
 

Le site B est désormais indissociable du reste de Kabo. La majorité des centaines de petites maisons rondes aux toits d’herbe, faites de briques séchées au soleil, sont là depuis des années. Au fur et à mesure que les gens quittent les maisons, celles-ci sont à nouveau rapidement occupées par des personnes déplacées récemment arrivées comme Tanguina, qui a récupéré une hutte d'une pièce.

 

Peu d'espoir de changement
 

Le site C, un autre campement pour personnes déplacées situé non loin, connait une situation similaire. Hawa Ahmat est ici depuis 2013, période au cours de laquelle de violents affrontements entre les groupes armés Séléka et Anti-balaka et des représailles contre les communautés locales ont dévasté PK13, son quartier de Bangui.

 

« À cette époque, j'ai perdu une grande partie de ma famille ; mon père, mon frère, plusieurs neveux », dit-elle. Environ 1 000 personnes comme elle ont été évacuées dans des camions par l'Organisation Internationale pour les Migrations. Certaines se sont rendues à Moyenne Sido et d'autres à Kabo. « Avant, nous gagnions bien notre vie en tant que commerçants. Nous avions même l'habitude d'aller à N'Djamena, au Tchad, pour acheter des vêtements, des tapis, du parfum et d'autres choses, et les revendre à Bangui. Mais maintenant, je n’ai presque rien. J'essaie de faire de petits travaux, comme des ménages ou vendre du bois de chauffage, pour survivre. »

 

Malgré ses souvenirs des événements qui l'ont poussée à partir, Hawa s'ennuie de Bangui et aimerait un jour y revenir, mais cela semble peu probable dans un avenir proche. « Même si je suis optimiste, je ne sais pas où se trouve la solution à nos problèmes. Je souffre de voir mes enfants grandir sans éducation, sans avoir la chance d'aller à l'école. Ce n'est pas un avenir. »

 

MSF travaille en RCA depuis 1997. Nous gérons actuellement 13 projets réguliers, à Bangui, Bria, Bangassou, Bambari, Kabo, Batangafo, Paoua, Bossangoa et Carnot, et une équipe mobile d'urgence. Depuis que le conflit s'est intensifié fin 2020, MSF a œuvré pour assurer la continuité des soins dans tous ses projets et a lancé des projets d'urgence dans les zones touchées par le conflit de Boguila, Bossembélé, Bouar, Grimari, Mbaiki, Damara, Boali, Dékoa, Liton, Kouango et Ippy.