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ANALYSE

Centrafrique : Quand la réalité pulvérise la fiction (Partie III)


Alwihda Info | Par Michel SOUPOU - 10 Juillet 2015


Par Michel SOUPOU
Bangui, le 09 juillet 2015

Il y’a quelques jours, en fouillant dans ma messagerie électronique, j’ai retrouvé une histoire tout-à-fait singulière, que j'ai déjà soumise en partie à votre lecture. Cette histoire m’avait été envoyée au tout début de l'année 2012 par un ami qui connaît bien la RCA. En la lisant, il vous suffira de remplacer le nom du pays imaginaire ( ?) par le nom de notre pays. C’est une histoire, vous vous en êtes rendu compte, qui se veut drôle. Et j’avoue que, lorsque je l’ai reçue, il y’a trois ans et demi donc, elle m’avait effectivement fait sourire. Je crois même avoir franchement ri à la lecture, bien entendu au second degré, de plusieurs passages. Aujourd’hui, je vous l'ai dit, je ne souris plus. Après nos milliers de morts, notre pays détruit, je ne ris plus tant cette histoire, avec le recul, a exacerbé ma curiosité et me rend plus que jamais perplexe. Au demeurant, je vous ai livré tel quel le petit mot écrit de la main de mon ami qui l’accompagnait : « Michel, pour sourire en ce début d’année car cela ne sera pas aussi drôle dans les mois à venir ». En relisant le petit mot de mon ami, je me suis interrogé : « Cette histoire, était-ce une banale fiction? Etait-ce de la prémonition ? De la préscience ? De la simple prévision pour quelqu’un dont le métier est de ‘’connaître’’ un pays chroniquement instable comme la République centrafricaine? OU BIEN SAVAIT-IL DEJA QUELQUE CHOSE TOUT SIMPLEMENT ? ». Cette histoire, en voici la suite et la fin, en vous rappelant que je l’ai reçue en janvier 2012, c'est-à-dire bien avant l’ouragan Séléka et la tempête Anti balaka qui se sont abattu sur la Centrafrique. Et je répète: pour bien la comprendre, il vous suffit de remplacer le nom du pays imaginaire (KALAKALA) par Centrafrique. Enfin, j'ai volontairement modifié certains noms et quelques lieux de l'histoire. UNE JOURNEE A L'AMBASSADE DU FANGONDA AU KALAKALA 14H30 : Votre groupe électrogène n’ayant toujours pas été réparé, vous prenez votre courage à deux mains, pour ne pas le laisser tomber et partez déjeuner au restaurant ‘’Tropicanda’’. Vous commandez un plat de riz au poisson, avec lequel vous jugez prudent cependant de ne pas faire plus ample connaissance. Vous vous préparez à entamer votre troisième papaye de la journée, lorsque le garde de sécurité vient vous avertir que le jeune Lepaumé, volontaire de l’assistance fangondaise, a été arrêté par la police, en possession de 500 grammes de Mbângui, le haschisch local et de 2500 dollars, produit d’un change parallèle effectué avec un opposant au régime en place. Quelle tuile!!! 15H00 : Vous chargez aussitôt le vice-consul de prêter assistance au jeune Lepaumé (lequel risque au pire d’être fusillé, au mieux une condamnation à la perpétuité) et d’entamer, muni de substantiels pots-de-vin, des ''négociations'' avec les fonctionnaires de la police et de la justice kalakalaise. Le garde ne parvenant pas, pour des raisons techniques, à faire partir le télégramme que vous vous êtes empressé de rédiger à l’intention du Département, vous saisissez votre talkie-walkie pour appeler le chiffreur de l'ambassade. Celui-ci, propriétaire fort endetté d’une résidence princière en cours de construction dans son village natal de Bouroussin, habite par mesure d’économie dans un bidonville situé à une vingtaine de kilomètres du centre-ville. La liaison étant perturbée par un bref mais violent orage, vous décidez de vous rendre personnellement chez lui. 2 

15H35 : En entrant dans la cabane du chiffreur, vous surprenez celui-ci en compagnie de trois beautés locales, dont la plus âgée paraît n’avoir pas plus de douze ans. Après vous être répandu en excuses, vous le priez d’interrompre sa sieste à huit jambes et de rejoindre l’ambassade. Ce à quoi il consent mais de très mauvaise grâce, tout en vous traitant probablement de tous les noms d'oiseaux en Zango, la langue locale. 16H30 : Après plusieurs essais infructueux, le chiffreur renonce à passer votre télégramme, la transmission étant rendue impossible par des difficultés de propagation. Un sentiment diffus d’abandon vous étreint momentanément. 17H00 : Le vice-consul vous fait savoir que le jeune Lepaumé, qui s’étonne de ne pas bénéficier de l’immunité diplomatique, sera vraisemblablement condamné à la prison à perpétuité pour trafic de stupéfiants et détention illégale de devises. Vous songez à cet instant que votre emploi du temps pour les trois mois à venir – le temps d’obtenir l’expulsion de l’intéressé- est largement rempli. 17H25 : Vous regagnez votre résidence et constatez que votre stock de denrées périssables est décongelé et donc voué à une putréfaction rapide. Les trois gouttes d’eau brûlante qui s’échappent de votre tuyau d’arrosage ne vous permettant guère de procéder à vos ablutions, vous vous contentez de changer de chemise et vous apprêtez à représenter la Fangonda à un cocktail offert par le ministre de l’Information du Kalakala en l’honneur du 10ème anniversaire de l’entrée de son pays dans l’«Union des Riverains du Kotangou». 18H30 : Au cours de la réception, les membres du corps diplomatique se répandent en commentaires peu élogieux sur la vie quotidienne au Kalakala. Tous déplorent, à voix basse et en citant moult anecdotes savoureuses, l’incompétence et l’incurie du personnel politique du Kalakala. Alors que vous tentez désespérément d’accéder au buffet, votre collègue chibois – qui parle couramment cinq langues vernaculaires du Kalakala mais qui ne sort pratiquement jamais de son ambassade – s’acharne pour obtenir de vous des informations que vous pourriez éventuellement détenir sur la tournée effectuée dans la province du Gôzô par le sous-secrétaire d’Etat à l’Equipement. Vous vous débarrassez de l’importun en l’interrogeant sur le rôle de la Chiboisie dans le trafic de cornes de rhinocéros découvert récemment au Kalakala. 19H40 : Vous quittez la réception après avoir réussi à vous emparer d’une poignée de cacahuètes grillées et regagnez l’ambassade. Vous y trouvez la secrétaire de l’ambassadeur, robuste quinquagénaire, extrêmement déprimée par le départ de sa collègue de la Croix-Rouge, à laquelle elle était, semble-t-il, très attachée. Malgré les consolations que vous lui prodiguez, elle quitte l’ambassade en larmes et annonce que « quelque chose de grave pourrait bien lui arriver bientôt et plus vite qu’on ne le pense », précisant que « de toute façon, tout le monde s’en foutrait ». Craignant le pire et après avoir brièvement consulté les instructions relatives au rapatriement des fangondais décédés, vous vous mettez en quête d’un endroit pour dîner. 20H05 : Assis à la table du ‘’Pirandella’’, vous dégustez des beignets de papaye frits dans l’huile de vidange du garage voisin, tandis que les décibels du dernier succès de Kouffir Olomidec déferlent dans la salle. Ouvertement dragué par une créature à la cambrure vertigineuse qui vous gratifie d’un sourire vénérien auquel il manque quelques dents, vous lui déclarez que vous avez à peine de quoi payer votre repas. Elle se retire à contrecoeur, non sans avoir mis en doute votre virilité. Un lépreux lui succède, qui vous fait regretter amèrement les beignets que vous venez d’engloutir. Vous sortez en titubant du ‘’Pirandella’’ et vous êtes aussitôt assailli par une meute hurlante de gamins qui, s’agrippant à vos vêtements, prétendent avoir gardé votre voiture et exigent le paiement de leurs services. Vous les dispersez à coups de poing, avant d’entrer dans votre véhicule (dont la serrure vient d’être forcée et la radio-CD emportée) et de démarrer sous une pluie de pierres. 21h20 : Alors que vous entrez dans votre rue, plongée dans l’obscurité, vous stoppez net devant un check-point qui vient d’y être installé. Croyant votre dernière heure arrivée, vous éteignez vos phares, allumez en hâte le plafonnier et sortez les mains en l’air de votre véhicule. 3 

Tandis que les soldats surexcités s’apprêtent à vous abattre sur le champ, le chef de l’escouade, dont l’haleine empeste l’alcool, appuie doucement le canon de son revolver sur votre tempe et commence un interrogatoire auquel vous ne comprenez absolument rien. Vous vous montrez coopératif et, en gage de bonne volonté, vous faites don à votre interlocuteur de votre montre achetée l'été dernier chez Tatif, de votre briquet, de vos cigarettes, de votre pneu de secours et de tout l’argent liquide que vous avez dans vos poches. Vous parvenez ainsi à tempérer les ardeurs meurtrières du chef de l’escouade et, profitant des discussions animées qui surgissent à l’occasion du partage du butin, vous vous esquivez sans demander votre reste. 22h05 : Arrivé chez vous, vous allumez non sans mal une lampe à pétrole et videz votre dernière bouteille de gin pour vous remettre de vos émotions. Une douce torpeur vous envahit peu à peu. Et, bercé par les tirs de roquettes qui reprennent dans les quartiers nord et couvrent le bourdonnement des moustiques assoiffés de sang, vous sombrez dans un sommeil peuplé de songes. DEMAIN, VOTRE GARDIEN VOUS REVEILLERA A COUP DE PILON SUR LA PORTE ET VOUS APPRENDRA QUE LES REBELLES, PRESQUE TOUS MUSULMANS ET DONT AUCUN NE PARLE LE ZANGO, SONT ENTRES DANS LA CAPITALE. VOUS APPRENDREZ SURTOUT PAR LA SUITE QUE TOUT CE QUE VOUS AVEZ VECU JUSQUE-LA ETAIT DU PIPI DE CHAT... Voilà, chers amis, chers compatriotes, ‘’cette fiction qui pulvérise la réalité’’ que je vous ai livrée, convaincu, cela va sans dire, que chacune et chacun d’entre vous doit avoir sa petite idée sur la question. Une mise en garde tout de suite: en publiant l'histoire ci-dessus, je ne cherche nullement à accréditer la thèse d'un quelconque complot, nous autres centrafricains avons largement contribué, par nos propres errements, à ''tuer'' notre pays. Cependant, et selon la formule consacrée: (''si cela va sans dire, cela ira encore mieux en le disant''), deux évidences se sont incrustées en lettres de feu dans mon esprit (dans le vôtre et celui de tout centrafricain aussi, je suppose): 1. Un simple constat: effectivement, quand Séléka est entrée dans Bangui, tout ce que nous avions vécu jusque-là était du pipi de chat. Personne en Centrafrique n'avait jamais vu et jamais vécu une telle barbarie, de telles atrocités, de telles abominations. 2. Une question, pas deux, une seule question: 14 mois avant l'enfer Séléka, ce scénario était-il déjà écrit et par qui? Une chose est sûre: la triste et horrible réalité, subie par les centrafricains et dont les métastases perdurent, a véritablement pulvérisé la fiction.

Michel SOUPOU