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Chronique : une histoire humaine !


Alwihda Info | Par Michel Tagne Foko - 13 Avril 2018 modifié le 13 Avril 2018 - 17:04


Chronique : une histoire humaine !
Un Américain nigérian a dit : « lorsque vous rentrerez, n’oubliez pas de mettre des chaussettes propres, on déchausse les gens à l’aéroport de Lomé ». Un Togolais norvégien a dit : « ah, c’est cool, jusqu’à la fin, ces Togolais m’ont rendu ce pays exotique […] ». Une dame de Guinée Biseau a dit : « c’est la même chose en Israël, c’est pour lutter contre le terrorisme ». Un Américain béninois a dit : « il paraît qu’ils ont peur des djihadistes de Sokodé [ville à forte population musulmane, où il y a souvent des manifestations et des morts] ». Un Américain togolais a répondu : « Il ne faudrait quand même pas exagérer [...], ils n’ont que des bombes de Sorabi [boisson locale, bien alcoolisée]. Combien de ces gens à Sokodé ont les moyens de prendre un avion ? » Un Français togolais a répliqué : « Pour faire exploser un aéroport, on n’a pas besoin d’être dans l’avion. Il suffit d’avoir une ceinture explosive et entrer vers le hall des départs […] ». Un autre dit : « Ne dis pas ça, ils sont tous fous à Sokodé. Bientôt, ils vont demander l’indépendance de la ville et instaurer la charia ». Les gens ont éclaté de rire. Ça riait dans tous les sens et à ne plus s’arrêter…

Il y a un jeune homme qui s’approche de moi, se présente et me demande, en souriant, pourquoi je ne ris pas. C’est un Sud-Coréen. Outré, je lui dis : « ce sont les blagues de ce type, dans ce genre de lieu, qui amènent très souvent les gens en garde à vue ». En effet, ces gens semblaient oublier là où ils se trouvaient, nous étions au service de l’immigration à Lomé [capitale de la République du Togo], un endroit rempli de policiers, pour récupérer nos visas…

Je me rends compte que je n’ai pas maîtrisé ma sonore. Mes mots ont certainement provoqué une stupeur. Certains me fixent, l'air effrayé. Chacun se met droit. C’est silence radio. On pourrait croire que je suis l’espion du pouvoir en place... Et puis, comme ça, les gens se remettent à refaire le monde. Donald Trump devient le sujet principal des moqueries. Ils refont le portrait du couple Macron. Il y a quelqu’un qui dit que Patrice Talon [président de la République du Bénin] a un problème grave à la prostate…

Quelques heures plus tard, je suis sur la route, je conduis en partance pour la cascade de Yikpa [la plus grande chute d'eau d'Afrique de l'Ouest, à la frontière avec le Ghana]. À ma droite, le jeune sud-coréen, je dois le déposer à Kpalimé avant de continuer. Pendant que nous blablatâmes, il me dit : « JE SUIS BÉNÉVOLE ». Comme quelqu’un dirait : « je suis président de la République; je suis ministre, directeur de société, etc. ». Il a dit : « je suis bénévole ». Dans sa bouche, le mot « bénévole » prend un sens particulier, un corps, un souffle de vie… Ça m’intrigue. Mais que peut-il bien se passer dans la tête de quelqu’un qui part à plus de douze mille kilomètres pour travailler gratuitement ? Je lui dis : « pourquoi êtes-vous devenu bénévole ? » Il a dit : « C’est ma première mission, c’est mon premier vrai voyage. Avant, je n’avais jamais quitté Séoul ». Je lui demande : « Et pourquoi l’Afrique ? » Il dit : « J’étais dans une sale période de ma vie. Je pense même que j’étais en pleine dépression. J’avais besoin de me sentir utile. Alors, lorsqu’on m’a proposé de participer à un projet de forage au Togo, je n’ai pas hésité… Je suis ingénieur […] Pour répondre à votre question, je pense que, quelle que soit la destination, je serais quand même parti… C’était important pour moi ».

Essoufflé sur le trajet montagneux sur environ sept kilomètres, qui séparent le village Yikpa de la cascade, je croise un jeune américain. Il a l’habitude de marcher, c’est un randonneur un peu hippy. Pendant que je galère et que j’en ai marre, il a l’air détendu et me motive. Il me convainc de ne pas prendre trop de pauses. Il dit : « Plus tu t’arrêtes pour prendre une pause, plus tu es vite fatigué. Faut prendre ton courage et monter une bonne fois ! » En tous les cas, c’est ce que j’ai saisi. En anglais, entre ce que j’entends réellement et ce qui est dit, très souvent, il y a des différences majeures. Je viens du Cameroun, un pays bilingue, certes, mais l’anglais que je parle n’est pas british, plutôt du camerounais nigérian, appelé Pidgin. Chez nous, on dit : « I talk say hein », « I go tchop oh » …

On réussit. On a gravi la montagne jusqu’au sommet et sommes descendus de l’autre côté, jusqu’à la chute d’eau. Splendide. Je m’abreuve de bonheur. Doucement, au milieu de cette sublimissime végétation luxuriante, nos visages brillent, comme des réverbères, nous nous baignons au pied de la cascade en refaisant le monde. Il me donne quelques cours de cuisine vite fait. C'est un fan de bacon aux œufs brouillés. Il vient de la grosse métropole de Philadelphie. Il en est amoureux. Il me narre son histoire, la création des États-Unis, la fondation Barnes, du Museum of Art, etc. Il me dit de visiter South Street le soir et de manger les meilleurs bretzels du monde. Je lui dis que je préfère déguster le Stromboli à Jamaica, dans le Queens (New York). Il éclate de rire. Je ris. Tout semble si simple. La vie est magique. Et soudain, sans même m'en rendre compte, mes larmes coulent, l’émotion est intense, sûrement que ses mots se mêlent à la fatigue et que c’est le résultat de ce cocktail… Ça me fait bizarre. Bien sûr, on est appelés à tous mourir, un jour ou l’autre, mais savoir que cette personne en face de moi, gentille et adorable, va décéder, me terrifie, je suis impuissant devant cette incompréhension que je qualifie d’injuste. Il dit, d’une façon très compréhensible : « Mon frère est mort [...], il n’y a pas très longtemps, mon père aussi, bref ce n’est pas une période facile [...] On m’a diagnostiqué une maladie incurable qui finira par me rendre handicapé et me tuer [...], c’est pour cela que j’en profite un peu. Je voyage [...] »…