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AFRIQUE

Léger Ntiga : «C’est un crime au cœur des pouvoirs»


Alwihda Info | Par - 24 Avril 2019 modifié le 24 Avril 2019 - 07:47

L’auteur qui est un journaliste d’investigation camerounais explique ses motivations et surtout, le fruit de ses recherches sur la mort tragique de Mgr Jean-Marie Benoît Bala, alors évêque de Bafia, il y a deux ans. Une disparition qui a laissé les populations dans un grand émoi.


Léger Ntiga :  «C’est un crime au cœur des pouvoirs»
Comment vous est venue l’idée de ce livre qui manifestement fait déjà parler de lui?
L’idée trotte dès l’annonce de la disparition de Mgr Jean-Marie Benoît Bala. Comme vous le savez bien, j’ai publié depuis le 30 janvier 2017, L’église des martyrs au Cameroun aux éditions L’Harmattan. Un ouvrage malheureusement malmené par l’éditeur qui ne l’a pas distribué du tout. A la date du 31 mai 2017, le livre n’était pas disponible au Cameroun. Et les Camerounais apprenaient à peine sa parution. Tout ce contexte a raffermi ma motivation. Les lendemains riches en rebondissements, le jeu trouble des politiques, pouvoirs publics et certains dignitaires de l’Eglise catholique, avaient également charrié la concrétisation de l’idée de départ. La mort de Mgr Bala a choqué au point de faire demander par le Pr Armand Leka Essomba : «Caen qu’as-tu fait de ton frère?». Cela sonnait en moi comme un devoir de mémoire. Enfin, il y a eu le déclic Hama Mana (Les Editions du Schabel, ndlr) qui au détour d’un échange avec la direction de L’Harmattan sur internet, et face aux complaintes des auteurs, demandait: «qu’est-ce que vous allez chercher si loin»? On en a discuté et je me suis mis à rédiger, étant entendu que la collecte était déjà achevée.

Pourquoi «un crime trop parfait?
D’abord parce qu’il s’agit d’un assassinat noyé! Ensuite parce qu’autour même, sans mener une investigation approfondie, il se lisait que dès le départ que les acteurs avaient très mal conduit leur opération. Mgr Bala est déclaré être sorti de sa résidence vers 23h. Ce qui suppose que c’est à cette heure-là, qu’il a s’est jeté à l’eau. Sauf que pour qui connait l’itinéraire et le pont sur la Sanaga à Ebebda, un véhicule garé attire forcément l’attention parce qu’il obstrue forcément la voie suffisamment étroite à l’occasion. Autre indice, les trois versions différentes du gardien et surtout la frilosité de certaines personnalités. On peut ajouter à ce faisceau, la qualité de la victime dont le rigorisme est établi et les événements du lendemain de l’enterrement avec la profanation de la tombe…

Aujourd’hui, plus personne n’en parle plus…
C’est aussi pour cela que ce livre parait. Il est à la fois un hommage à ce grand Camerounais mort de manière spectaculaire et dont certains ont voulu couvrir de honte la mémoire. Mais surtout un appel à ne pas durablement enterrer la cause. Oui, s’il est mort noyé ! Si on en a la preuve qu’on l’apporte ! Et que la justice poursuive et achève son travail ! Quoi qu’il ait pu arriver à Mgr Jean-Marie Benoît Bala, il faut que la justice soit rendue. Depuis son inhumation le 04 août 2017, plu rien. L’information judiciaire ouverte est dans l’impasse. Le parquet général, en charge de coordonner les investigations, s’est tu. La plainte contre X, annoncée par le président de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun (Cenc), est sans suite. Mgr Samuel Kleda disait lors de l’office commémoratif du premier anniversaire que «par le biais des avocats de la Cenc, tout en regrettant que d’autres avocats que nous avons contactés, aient refusé de nous rendre service, nous prions tous ceux qui connaissent quelque chose sur les conditions de l’assassinat de notre frère, de bien vouloir aider la justice de notre pays». Ce livre arrive pour refuser cet oubli. Ce sommeil généralisé qui tend à envahir tout le monde. Le silence, au terme de mes recherches, est dû au fait qu’il s’agit d’un crime au cœur des pouvoirs.
Les politiques commanditaires ont voulu embarquer le chef de l’Etat dans cette opération et pris en otage la justice dont les fonctionnaires en charge des enquêtes, servent les intérêts. De l’autre côté, on a l’Eglise qui est apparue divisée aux yeux de tous. Certains de ses dignitaires n’ayant pas caché leur proximité avec les commanditaires de cet odieux crime. Ceci laisse aisément transparaitre que de part et d’autre, des personnalités des deux pôles étaient au courant et savent ce qui s’est passé.

Vous abordez avec ce sujet, une autre question grave et sensible.Comment réagissez-vous quand on vous dit que vous prenez des risques importants?
(Rires) Tout en journalisme est grave et sensible ! Tout dans notre métier est un risque important ! Le journalisme se nourrit de trois «S», a-t-on coutume de dire. On cite alors le sang c’est-à-dire tout ce qui est conflictuel et suscite la mort et l’affrontement. Les sous, entendus comme l’argent que nous voulons gagner à tout prix. A tous les prix et qui finit par nous perdre. Et le sexe qui fait perdre la tête à plus d’un. L’histoire est pleine de femmes qui ont poussé leurs époux et compagnons à des extrémités. Tout ceci pour dire que le travail du journaliste déchaine toujours des passions. En clair, ces trois «S» tiennent la vie. Et il n’y a de journalisme que parce qu’il y la vie. Et c’est elle qui charrie tous les intérêts, acrimonies et convoitises. J’ai coutume de dire aux étudiants avec qui je partage ma modeste expérience qu’il faut faire très attention. Car, quand un médecin commet une faute et donne la mort, on parle d’une «erreur médicale». Lorsque c’est un enseignant, on parle de «faute professionnelle». Mais dès qu’il s’agit du journaliste, c’est un «délit de presse» et cela est pénal.
On le voit bien, il n’existe pas de petit sujet dans ce domaine. Il faut simplement ressentir un fait et se mettre à travailler dessus. Certains estiment que c’est un sujet courageux. Je crois modestement que non ! C’est simplement un bon sujet de travail que j’ai entamé dès l’annonce de la disparition de Mgr Jean-Marie Benoît Bala.

Difficile de parler de l’Eglise en ce moment sans évoquer l’actualité autour de Notre Dame de Paris. Quelle lecture?
L’Eglise vit de grands moments. Les bouleversements en cours un peu partout dans le monde ne sauraient épargner l’institution religieuse. D’ailleurs, dans le propos introductif de l’ouvrage, je le dis. Comme le journalisme, la religion dérange. Elle tend à échapper aux pouvoirs qui l’entourent. Dès lors, elle donne l’impression d’aspirer les énergies, de captiver et surtout de surveiller. Elle est donc aussi tenue à la loupe. Tant sa mission moralisatrice inquiète. Les affaires anciennes et récentes sur le religieux tiennent aussi à cela. La pédophilie, les abus et agressions sexuelles, l’enrichissement, etc., participent au moins en partie, de cette réalité. Hélas Notre Dame de Paris aussi. Qui est un malheureux hasard de circonstance. Un incendie en pleine Semaine sainte, il faut lire les signes. En tout cas, un confrère a dit que «Dieu est mécontent en France». Ce n’est pas absolument faux.
Dans son infini intelligence, Dieu qui est Dieu a tout prévu. Mais les hommes dans leur intelligence relative, veulent le corriger! C’est à méditer. Bien entendu, l’on devra aussi interroger toutes les mesures et protocoles de sécurité autour de cette vieille dame. Pour avoir été plusieurs fois à Notre Dame de Paris, pour être allé plus d’une fois fouiller chez les bouquinistes du coin, j’ai mal.

A quand la dédicace de «Mgr Bala, un crime trop parfait»?
Pour le moment, je ne peux pas vous donner de date. Mais nous y travaillons déjà. Nous envisageons différentes formules sur lesquelles nous informerons le moment venu. En tout cas, l’éditeur et moi en parlons depuis l’entrée à l’imprimerie du livre. Nous voulons cette présentation très solennelle et particulièrement courue.
(Avec le journal ESSINGAN)